Architecture et architectes de l’information : les piliers invisibles des produits interactifs

Nous commentons les deux premiers chapitres du livre Defining Information  Architecture, de Morville et Rosenfeld. Nous proposons d’abord un résumé de chacun des chapitres en identifiant les éléments qui nous ont paru les plus intéressants. Nous lançons ensuite la discussion sur deux aspects de l’art de l’architecture de l’information qui sont peu ou pas traités par les auteurs dans ces chapitres.

Résumé des chapitres

Le premier des deux chapitres dresse un portrait général de ce qu’est l’architecture de l’information : sa définition, son rôle et son importance dans la réussite d’un projet interactif. Les auteurs adoptent un style original et imagé en s’attardant longuement sur « ce que n’est pas » l’architecture de l’information. Cette difficulté à cerner la pratique réside dans la multitude de disciplines qui peuvent y jouer un rôle central. Ainsi, les concepteurs graphiques, les spécialistes de l’interactivité et de la convivialité, les développeurs de logiciels,  les architectes d’entreprises, les gestionnaires de contenu et de la connaissance pourraient tous revendiquer une place centrale dans l’architecture des contenus des projets web.

De l’analyse de ce premier chapitre, nous retenons trois aspects qui nous paraissent importants :

  • la réussite de l’architecture de l’information d’un produit interactif requiert la participation de plusieurs spécialités et d’une variété de talents réunis. Le travail en sera donc un d’équipe, où l’écoute et la conciliation des différentes visions et des apports de chaque discipline seront nécessaires.
  •  La meilleure architecture de l’information est celle que l’on ne remarque pas ! Comme le metteur en scène, l’architecte de l’information mesure son succès dans la performance des personnages qu’il dirige. Quand on remarque son travail, c’est qu’il est mal fait…
  • L’architecture de l’information est plus un art qu’une science.

Le deuxième chapitre précise l’analyse en confirmant la nécessité de l’apport des architectes de l’information. En cherchant à définir le profil de l’architecte idéal, les auteurs illustrent encore une fois la difficulté de cerner le personnage. Il peut émaner de différents métiers comme le graphisme, la bibliothéconomie, le journalisme, le marketing, etc. Il peut être interne à l’organisation comme consultant externe. Généraliste ou spécialiste. Les auteurs considèrent toutefois que, quel que soit son profil personnel ou sa spécialisation, l’architecte de l’information devra être capable d’intégrer et de balancer différentes visions. Il devra aussi le faire dans un environnement dynamique où le contexte, les contenus et les usagers sont en constante évolution.

Encore une fois, nous identifions quelques conclusions qui découlent de l’analyse du second chapitre :

  •  Il n’y a pas de « persona » de l’architecte de l’information idéal. Le profil recherché variera selon la nature des contenus du site, selon l’équipe en place, et selon une foule d’autres facteurs.
  • Un jugement aiguisé sur les situations et les gens constitue probablement le plus précieux outil de travail de l’architecte de l’information. Le doute et la paranoïa constructive deviennent dans ce contexte des qualités !
  • Un produit interactif comme un site web évolue dans le temps, et l’architecte de l’information doit faire une lecture juste des changements qui affectent son produit et ses utilisateurs.

Nous élargissons ici l’analyse des auteurs à différentes questions qui nous paraissent intéressantes.

Un rôle effacé pour la technologie

Les auteurs abordent très brièvement la question de la technologie et y accordent une importante somme toute minimale comme composante de l’architecture de l’information. Nous sommes pleinement d’accord avec cette approche. Souvent, les projets interactifs sont pilotés par les équipes TI. Les informaticiens élaboreront des solutions dans une perspective de serveurs, de logiciels, de formats et surtout de fonctionnalités techniques à la mode. La plupart du temps, les choix répondent à des motivations différentes de celles des propriétaires des contenus.

Nous sommes d’avis qu’il revient aux architectes de l’information de déterminer le besoin d’affaires et aux technologues de mettre à leur disposition les outils pour y parvenir. Pas l’inverse. Or, dans notre pratique à titre de responsable de sites Internet et intranet au sein de grandes entreprises, nous avons souvent été confrontés à cette situation propice aux conflits entre « teckies » et « beaux parleurs »…

Le lancement d’un site informatif; le début, non la fin

Les auteurs passent sous silence une problématique qui constitue, à notre avis, le principal danger qui guette l’architecture de l’information de la plupart des produits interactifs développés au sein des grandes organisations. L’observation s’applique plus particulièrement aux intranets. Nous abordons ici la question de la dynamique qui s’installe après le lancement initial du site, et comment elle influencera l’architecture de l’information élaborée pendant la phase de développement du site.

Revenons en arrière. La production d’un site intranet d’envergure a mobilisé plusieurs professionnels qualifiés. Ceux-ci ont livré un produit dont l’architecture de l’information était parfaitement cohérente.

Puis vient le jour du lancement, ou plus précisément, le lendemain…

Une fois le site lancé, les spécialistes qui ont participé à son développement passent à un autre projet. Ils laissent entre les mains d’un édimestre ou d’un webmestre la responsabilité de faire vivre le produit quotidien. Deux dangers guettent alors l’architecture de l’information du site.

1- Les fournisseurs de contenu qui étaient disponibles pour élaborer le matériel initial ne le sont plus pour le maintenir à jour. Des sections entières deviendront obsolètes rapidement, fragilisant la vision d’ensemble de l’architecture de l’information.

2- Dans cet autre scénario, le site remporte du succès et il suscite l’adhésion des utilisateurs. Chacun des propriétaires de contenu cherchera alors à maximiser la visibilité de son propre contenu, sans respecter la vision globale de l’architecture du site. L’édimestre sera alors au centre de pressions politiques pas toujours subtiles pour, par exemple :

  • ajouter un bouton supplémentaire au menu principal qui pointe directement à la page d’un vice-président auquel il est difficile de dire non…
  • créer une multitude de « liens express » dans la page d’accueil qui pointent vers les pages plus stratégiques les unes que les autres aux yeux chacun de leur propriétaire respectif !
  • faire apparaître des fenêtres « pop-up » pour annoncer des événements pas nécessairement en lien avec la stratégie globale de l’entreprise…
  • intégrer une nouvelle section développée en parallèle et qui s’ouvre dans une nouvelle fenêtre avec une navigation principale différente de celle du reste du site.
  • etc.

Les risques de dérapages sont alors évidents. Nous en avons observé plusieurs au sein des grandes organisations où nous avons travaillé.

Le rôle du responsable du site se voit alors modifié. Il lui incombe maintenant de communiquer la vision de l’architecture de l’information aux utilisateurs. Il doit alors en être le gardien, de savoir vendre la vision communicationnelle et l’architecture initiale. Il doit la défendre et favoriser l’adhésion de tous à celle-ci. À défaut d’obtenir cette adhésion, il doit avoir les habiletés politiques pour l’imposer sans offusquer des utilisateurs qui sont quelquefois des supérieurs hiérarchiques. Ce n’est pas toujours simple… Et c’est un aspect primordial et trop souvent négligé dans l’analyse théorique et la réalisation pratique des sites interactifs.

Publicités

Une Réponse

  1. J’ai beaucoup aimé le choix de la citation chapeautant le premier chapitre. Amateur de Winston Churchill, j’ai trouvé la citation « We shape our building and afterwards they shape us » très pertinente dans le contexte de l’architecture de l’information. Petit rappel historique.

    Churchill a exprimé cette opinion en 1943 dans le cadre du débat sur la reconstruction du Parlement londonien incendié et détruit par les bombardements allemands de la 2e Guerre mondiale. Le débat opposait ceux qui voulaient que le Parlement soit reconstruit à l’identique et ceux qui voulaient en profiter pour moderniser son fonctionnement. Dans le Parlement anglais, les députés ne disposent pas de banquettes personnelles et de bureaux (comme au Parlement du Canada, par exemple), mais siègent plutôt sur des moquettes continues, assis l’un à côté de l’autre. Certains voulaient que l’on modifie la Chambre, en intégrant ce changement. Churchill s’y est opposé. À son avis, la vie démocratique anglaise était devenue ce qu’elle était — à son avis, la meilleure… — en parti à cause de la nature précise de ses institutions. Il était d’avis que de modifier l’édifice pourrait modifier son fonctionnement et par conséquent, le régime politique britannique. Le Parlement a été reconstruit à l’identique.

    Deux conclusions de ces considérations purement architecturales peuvent s’appliquer à l’architecture de l’information :

    – On ne change pas une recette gagnante.
    – Les choix qui seront faits par les architectes de l’information pourraient avoir des répercussions qui iront bien au-delà du fonctionnement de leur site Internet. Les architectes de l’information qui ont pensé le fonctionnement de Facebook en savent quelque chose; leur travail influence aujourd’hui comment les gens communiquent entre eux, vivent leurs relations familiales et amicales ou leur façon de consommer, pour ne nommer que ceux-là.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :