MODERN TIMES

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Dans leur article « The big idea : the age of hyperspecialization »  publié par la Harvard Business Review, les auteurs Thomas W. Malone, Robert J. Laubacher et Tammy Johns nous présentent  une nouvelle ère sociale soit celle de l’atomisation du travail. À l’instar de la révolution industrielle où des métiers  tels  que celui de l’artisan furent fragmentés en plusieurs  étapes successives pour créer le même objet, nous voyons maintenant les travailleurs du  savoir : communicateurs, vendeurs, rédacteurs,  ingénieurs etc. s’atomiser dans de complexes réseaux  de travailleurs spécialisés. Science fiction tout cela ? Pas du tout !

Alors que le monde du  travail requiert plus que jamais des connaissances basées sur les communications et la technologie, on constate  une accélération de la division du travail. Le travail exécuté  auparavant par une seule personne  se retrouve  découpé en de multiples sections  complétées par plusieurs travailleurs spécialisés.

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Bienvenue dans l’ère de l’hyperspécialisation.

Pour faire mieux et plus vite : les nouveaux courtiers du travail !

Cette mutation permet l’émergence d’une nouvelle classe de firmes intermédiaires qui ont comme expertise de relier des entreprises –clientes ayant des tâches à accomplir et des communautés de travailleurs hyperspécialisés. Car si une entreprise peut disposer  d’employés réguliers, de contractuels, de fournisseurs, elle   peut  aussi  collaborer avec  des solutionneurs très spécialisés pouvant  résoudre rapidement des problèmes que ses ressources habituelles n’arrivent pas à  trouver.  L’offre de service de ces courtiers du travail peut varier des  micro-tâches à la coordination  de très grands projets. Et tout cela sur le net !

En voici quelques exemples :

 InnoCentive  met en compétition des chercheurs de solutions pour de très grands projets. On y retrouve des scientifiques,  mathématiciens, ingénieurs : une véritable pépinière de cerveaux ! S’ils trouvent la solution, la récompense peut excéder 100 000$. Pour les entreprises  clientes, la plus value de ce service réside  dans la qualité et l’originalité des solutions trouvées.  Dans le même créneau et très fréquenté par les milieux universitaires,  le site TopCoder  regroupe  une communauté de 319,091 membres qui ne cesse de croître.

La compagnie Casting Words produit quant à elle des transcriptions de dossiers audio à un rythme extrêmement rapide.  La méthodologie employée est simple mais efficace : on découpe le travail en diverses sections qui sont confiées  simultanément à de la main d’œuvre obtenue via Amazon’s Mechanical Turk . Une fois traduites les différentes sections sont juxtaposées, révisées, les doublons extirpés etc. : un produit de qualité est livré.

Samasource, une entreprise OBNL emploie des micro-spécialistes de  la collecte d’information provenant de pays en voie de développement. Ceux-ci  effectuent des tâches spécifiques : vérification de données, validation d’information, recherche etc. La mission de Samasource dont le nom Sanskrit sama signifie « égal »,  est simple : donner  un travail décent  via le Web aux gens vivant dans la pauvreté.

Des avantages …vraiment ?

Si la séparation du travail intellectuel a pour résultante l’amélioration de la qualité, des délais et des coûts pour les employeurs, elle offre aussi aux  employés la flexibilité d’horaire, la possibilité de choisir le mandat  qu’ils désirent ainsi que l’opportunité de  travailler à la maison. Ors la capacité de distribuer des emplois en  ligne à un vaste groupe de travailleurs ne fait pas qu’accélérer la livraison de vieilles tâches, il  permet aux employés d’en exécuter  de  plus importantes et même aussi des nouvelles . De plus,  il constitue une clé importante pour améliorer les conditions d e vie de nombreuses populations aux prises avec la pauvreté. Et pour plusieurs organisations, l’hyperspécialisation peut conduire à un remodelage de l’entreprise  et ce, à tous les niveaux hiérarchiques.  Au cours des prochains mois et années, certains postes ou certains types  de tâches pourraient même éventuellement  disparaître ou devenir moins important.

Un 21e siècle hyperspécialisé.

Dans ce siècle résolument technologique,  l’hyperspécialisation s’est répandue rapidement. On constate sa présence dans diverses facettes de la société.  D’ailleurs la création et la planification dans l’univers du Web en serait-il  devenu le modèle dominant ? Que l’on pense au  travail des architectes de l’information  et des programmeurs disséquant et regroupant  divers contenus tels que présenté par S. Bordage  dans  Conduite de projet Web.[1] Le rubriquage,  la cinématique, le concept board, les interfaces, la charte ergonomique et graphique, l’architecture logicielle etc   sont des étapes conçues de façon autonomes par des spécialistes.

En marketing, il est maintenant question  d’un  marché de niches. Le monde des médias en plein bouleversement  se décline en des  centaines  de canaux spécialisés. Les hebdos  de quartier qui offrent  à une cible géographique définie, un contenu de proximité, remportent un vif succès sur les grands quotidiens nationaux et généralistes dont le lectorat a beaucoup baissé au cours des dernières années.

Enfin du Québec, vous parlez fréquemment à des représentants de service à la clientèle, qui eux sont  à Tunis, Mumbai ou à la Nouvelle-Orléans.  Les centres d’appels sont non seulement un bon exemple d’impartition mais aussi d’intégration par la téléphonie et le web, d’équipes internationales.

Des gestionnaires de l’hyperspécialisation

Ce  bouleversement  a inévitablement une incidence auprès des gestionnaires en ce qui a trait à l’acquisition  et au développement de nouvelles  expertises pour évaluer, diviser et assigner le travail en  micro tâches ;  à attirer des travailleurs spécialisés; assurer la qualité du travail et à intégrer de façon cohérente ces parties en un tout. Ouf!

Conséquemment l’hyperspécialisation déteint sur la méthodologie de la gestion de projet et favorise  l’apparition de nouveaux outils de gestion et de partage d’information. Avec des applications telles que  Microsoft Project et Zoho, le travail  est abordé selon un découpage quasi chirurgical des tâches permettant un suivi optimal des ressources et  selon un nouveau mode efficace de partage de l’information.

Un petit bémol

Mais l’hyperspécialisation porte aussi son lot de défis  tels  la recherche du plus bas soumissionnaire  qui forcent les ressources à offrir leur force de travail à rabais et la démotivation des employés qui travaillent en niche et  ne peuvent voir  l’objectif général du projet. Est-ce une redite  de Modern Times où l’on voit Charlot  coincé dans une affreuse chaîne de montage ?  Est-ce là le visage du 21e siècle ? Pour ces groupes de travailleurs dispersés sur la planète, des regroupements  ou  des associations professionnelles pourraient  s’avérer nécessaires afin de protéger leurs droits.

Aussi cette structure organisationnelle favorise-t-elle une pensée collective  au sein des équipes de production?

Dans  Une perspective éthique de la gestion des équipes de projet : une analyse relationnelle et exploratoire des facteurs humains, l’auteur A. Bertrand [2] observe deux types d’équipes au sein d’une entreprise (De Leede et al ,1999) soit des équipes cohésives et des équipes désunies. Il est intéressant de constater que « … l’équipe qui compte un niveau élevé de confiance et de respect entre les membres accomplit mieux les exigences. La dernière caractéristique se définit à partir des tâches routinières des équipes de production, celles-ci effectuent les exigences reliées à leur fonction mais ne règlent pas les problèmes complexes, ils sont plutôt soumis à des spécialistes. Ces mêmes auteurs affirment « que seule la présence d’une pensée collective dans l’équipe permet d’assumer la responsabilité puisqu’elle représente un consensus entre les membres formant l’équipe, les individus deviennent alors une entité à part entière en contribuant de façon collective à l’accomplissement des tâches, leurs actions individuelles et communes reflètent leur système[3] ». Il est intéressant d’ailleurs de noter que  parmi les clés du succès relevés par l’auteur J.P Davidson dans Vous devez faire un projet ?, on retrouve : Donnez du sens au travail et Privilégiez la participation.

L’aspect éthique ne saurait aussi être négligé. A. Bertrand  souligne  l’importance d’une réflexion sur l’éthique dans la gestion de projet.  Sa recherche s’articule  particulièrement autour de la place qu’occupe celle-ci  chez l’individu dans un contexte organisationnel. L’auteur y développe une réflexion sur le devoir, le rapport à l’autre,  la déontologie et  sur les conditions requises afin d’établir la responsabilité au sein des équipes dans un principe de système qui est une contrainte en soi.

 

Un modèle d’avenir ?

Si ces start-up atteignent un niveau de maturité et l’accessibilité à une plus vaste clientèle, l’hyperspécialisation  pourrait devenir un modèle de travail dominant sur notre planète. Ils s’émanciperont graduellement en intégrant  leurs communautés de travailleurs et leurs clientèles  en tandem, s’assurant  que ces deux partenaires en retirent une résultante profitable. Enfin les auteurs Thomas W Malone, Robert J. Laubacher et Tammy Johns  concluent qu’Ils voient l’émergence d’un riche écosystème  où  les leaders  de demain seront ceux  dont les projets offriront la plus grande sécurité, la meilleure direction de projet et de contrôle de qualité.

 

 

 

 

Bibliographie

Bertrand,A. 2001. »Une perspective éthique de la gestion des équipes de projet : une anlayse relationnelle et exploratoire des facteurs humains ». Cahier de recherche exploratoire du cours d’Instrument de recherche en gestion de projet, vol. 1, no.1, p.76-98.

Bordage, S. 2010. Conduite de projet Web(5 Éd.), Paris, Eyrolles, 432 p.

De Leede, Jan, Nijof, André H.J., Fissher, Olaf A.M. (1999). The myth of self-managing Teams : A reflection on the allocation of responsabilities between individuals, teams and the organization, Journal of Business Ethics 21

Malone,Thomas W., Laubacher, Robert J. , Johns, Tammy, 2011,  The big idea:the age of hyperspecialization. Harvard Business Review.


[1] Bordage, S. 2010. Conduite de projet Web(5 Éd.), Paris, Eyrolles, 432 p.

[2] Bertrand,A. 2001. »Une perspective éthique de la gestion des équipes de projet : une anlayse relationnelle et exploratoire des facteurs humains ». Cahier de recherche exploratoire du cours d’Instrument de recherche en gestion de projet, vol. 1, no.1, p.76-98.

[3] DE LEEDE, Jan, NIJHOF, André H.J., FISSCHER, Olaf A.M. (1999). The myth of self-managing Teams : A reflection on the allocation of responsabilities between individuals, teams and the organization, Journal of Business Ethics 21

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Une Réponse

  1. L’hyperspécialisation est partout. Nous la retrouvons dans notre vie de tous les jours. Il y a des objets qui ne nous servent qu’à une tâche : lingettes nettoyantes, ustensiles jetables, produits à usage unique, etc. Il n’est donc pas surprenant de voir que dans nos projets nous tendons de catégoriser les tâches et de trouver les personnes les plus compétentes pour les effectuer. Nous voyons beaucoup ce procédé dans les gros projets, ou dans les grosses boîtes. Celles-ci veulent rentabiliser leurs investissements, alors l’hyperspécialisation est intéressante, car elle permet d’acquérir de la main-d’œuvre à moindre coût, surtout pour les tâches moins importantes ou répétitives. Ce qui entraine un côté impersonnel au projet. Le succès de ces gros projets ne repose souvent que sur quelques individus. Tandis que, pour les projets de plus petites envergures, c’est souvent toute l’équipe qui met la main à la pâte dans presque toutes les sphères de réalisation du projet, ce qui permet de développer un sentiment d’appartenance et de fierté collective. La réussite du projet est l’effort de tous.

    Le texte fait référence au film «Les temps modernes» (Chalie Chaplin, 1936) en nous démontrant que nous sommes souvent prisonnier d’une niche de compétence. Mais je crois qu’il faut faire la différence entre hyperspécialisation et abus de l’hyperspécialisation. La première donne un nouveau souffle au projet. Avec elle, nous allons chercher une compétence extérieure pour améliorer le produit. Dans ce cas, je trouve que l’hyperspécialisation peut être très intéressante, car ça nous permet de mener un projet à terme, ce qui aurait été impossible si nous n’avions pas eu ces experts. De l’autre côté il y a les abus, les tâches que nous reléguons aux autres car nous ne les aimons pas ou parce que se sont des tâches répétitives. Ceci peut occasionner une dévalorisation de ces tâches mais également des personnes qui les effectuent.

    Ce qui m’amène à parler du film «Metropolis» (Fritz Lang, 1927). Dans ce film, la sous-classe travaille pour les riches qui se la coulent douce. C’est vers ça que nous tendons si nous décidons de n’envoyer que les tâches ennuyeuses et répétitives à l’étranger. Malgré que certaines personnes croient que les personnes qui font ces tâches plus ennuyeuses sont contents de travailler pour les grosses firmes occidentales, eux venant de pays beaucoup plus pauvres. Il ne faut pas tomber dans le piège du «robot Maria» de «Metropolis», celle-ci est construite dans le but de calmer les esprits des agitateurs et finalement les convaincre qu’ils ont des emplois «importants». Il ne faut pas en arriver là! Il faut trouver le juste milieu de l’hyperspécialisation. Comment utiliser des experts pour des tâches plus pointues et ainsi augmenter le plus-value du projet plutôt que simplement envoyer certaines tâches ennuyeuses du projet à l’étranger car la main-d’œuvre coûte moins cher.

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